La MPM avec

La pédagogie du chef d'œuvre
Enseigner pour apprendre, rencontrer pour grandir
Développer une pensée moderne et solidaire

Le terme de chef d’œuvre évoque une réalisation artisanale ou artistique exceptionnelle, parfaite, unique. Il suscite à la fois l’admiration et la peur de ne pas en être capable.

Pourtant, certaines pédagogies de l’Éducation nouvelle (Freinet et Steiner) invitent leurs élèves à réaliser leur chef d’œuvre depuis près d’un siècle. À la rentrée de septembre 2019, le chef d’œuvre entre officiellement dans les programmes des baccalauréats professionnels.

Léonard Guillaume et Jean-François Manil nous proposent leur vécu pédagogique dans deux écoles dans deux écoles publiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Leur public est très hétérogène. Pour ces praticiens-chercheurs, la pédagogie du chef d’œuvre s'inscrit dans le quotidien de la classe et constitue "une autre culture de l’apprentissage faite de communication, de démocratie, d’intégration, d’émancipation et de passion".

Cette pédagogie suscite de nombreuses questions telles que :

  • qu’est-ce qu’un chef d’œuvre en milieu scolaire?
  • qu’est-ce qui différencie la pédagogie du chef d’œuvre de la pédagogie du projet ?
  • y a-t-il des invariants dans la mise en œuvre de cette pédagogie ?
  • en quoi la pédagogie du chef d’œuvre permet-elle aussi aux élèves en difficulté de réussir ?

2 rencontres ont eu lieu une au LP Roosevelt à Mulhouse le 1er octobre et l'autre à l'ESPE de Colmar.

pedago chef oeuvre 4

La trace de Jean-Pierre Bourreau

Une rencontre-débat organisée par la MPM , le 1er octobre 2019, au LP Roosevelt

« Le parcours d’un pédagogue, ce n’est pas de dire j’ai trouvé la solution, c’est de se poser en permanence la question : est-ce que ce que je propose a de la valeur ? ».  C’est ainsi que Jean-François Manil a ouvert la rencontre, devant une quarantaine de personnes réunies dans la grande salle du Lycée des Métiers Roosevelt.

Et de poursuivre avec cette interrogation : « Est-ce qu'une école peut être résiliente ? Peut-elle aider des jeunes qui ont subi un trauma dans leur existence à retrouver un certain sourire face à la vie, face à l'apprentissage et face à eux-mêmes ?"

Léonard Guillaume prend le relais en présentant le contexte actuel de travail de son alter ego pédagogique depuis 25 ans : la Maison des enfants à Buzet, n’est pas une école, mais un lieu qui offre 12 espaces différenciés, de la cave au grenier. 94 élèves y sont accueillis en primaire par 4 enseignants à temps plein et deux à mi-temps ainsi qu’une soixantaine en maternelle avec trois temps plein. De son côté, Léonard travaille à l’école communale de Saint-Gérard qui comprend actuellement 70 élèves en primaire (avec 4 enseignants à temps plein) et 43 enfants en maternelle (avec 3 temps plein). Dans ces deux écoles publiques, tous les élèves sont accueillis dans une totale hétérogénéité, tous âges confondus.

Le dialogue s’engage alors entre les deux compères (ou comparses ?), instituteurs en Belgique et titulaires d’un doctorat en Sciences de l’éducation sous la direction de Loïc Chalmel, professeur à l’UHA à Mulhouse. Un dialogue émaillé de nombreuses tranches de vie qu’il n’est malheureusement pas possible de transcrire ici mais que l'on retrouvera en écoutant l'enregistrement;

Chef d’œuvre et pédagogie

La notion de chef d’œuvre fait explicitement référence aux Compagnons du Devoir, dont la devise est  : « Ni se servir, ni s’asservir, mais bien servir ». Adoptée par les enseignants et offerte aux enfants, elle est devenue: « Ce n'est ni comprendre ni apprendre, mais bien prendre pour faire apprendre aux autres ». Dès lors que les enfants les plus en difficulté scolaire savent que la mission qui leur est donnée a un résultat  de communication, ils commencent à retrouver le sourire.

Le chef d'œuvre pédagogique est l'aboutissement d'un long travail réalisé et présenté par un seul enfant devant un public souvent composé de 70 à 80 personnes, dont 10 à 15 adultes. Pour l’enfant, il s’agir de réussir par « la preuve plutôt que l'épreuve ». Ce qui suppose la mise en place, en amont, de dispositifs, de démarches patiemment mis au point.

Un des points forts de la pédagogie du chef d’œuvre est de permettre aux élèves de développer leur capacité à interpeller et à poser des questions. Elle les invite à quitter la simplification et à s'engager vers une compréhension de la complexité croissante du monde. On oppose ici la « posture résolutoire » (qui consiste à apprendre des réponses à restituer en temps voulu) à la « posture problématologique» (qui consiste à interroger la question). Autrement dit, avec la pédagogie du chef d‘œuvre, on passe de la  pédagogie de la réponse à la pédagogie de la question.

La question du choix chef d'œuvre

Chaque élève choisit un sujet et, à partir de 65 consignes très cadrées et cadrantes, il développe sa thématique.

Qu’est-ce qui oriente le choix du sujet ?

L’analyse d’un grand nombre de chefs d’œuvre permet d’identifier 3 grandes orientations :

  • le choix illustratif, qui va permettre à l’élève de montrer de quoi il est capable en matière de découverte, d’exploration d’un sujet, de présentation aux autres (ex : les volcans, les dinosaures) ;
  • le choix compréhensif, qui permet à l’élève de comprendre une part de sa vie (ex : une catastrophe minière dans laquelle le grand-père d’un élève est mort) ;
  • le choix projectif, qui permet à l’élève d’ancrer un choix de vie (ex : l’élève qui réalise son chef d’œuvre sur les instruments à cordes frottées… et qui devient professeur de violoncelle au Conservatoire.

L’idée, c’est que les élèves puissent s’approprier le monde et que les enseignants respectent l’hétérogénéité des élèves.

Mais attention :

  • tous les sujets ne peuvent pas être admis (ex : la France, sujet beaucoup trop vaste) ;
  • l’enseignant ne s’interdit pas de suggérer des pistes de recherche à l’élève, voire de les lui imposer.

La pédagogie du chef d’œuvre et les 7 « facilitateurs à l’apprentissage »

L. Guillaume et J.-F. Manil montrent comment la pédagogie du chef d’œuvre convoque ce qu'ils ont appelé les 7 « facilitateurs à l’apprentissage» (Cf leur ouvrage paru en 2016 chez Chronique sociale).

  1. Accepter de gérer les émotions

Les émotions constituent le premier pas vers l’apprentissage (ou son refus) car toute proposition d’activité d’apprentissage provoque une réaction chez l’élève.

J.-F. Manil a installé des dictaphones à tous les étages de son école et invité les élèves à dire quand ils sont heureux ou malheureux à l’école.

2. Faire et exposer

Voilà qui demande une responsabilisation, une socialisation et ce qui permet la valorisation de l’élève. C’est permettre à l’élève d’être sujet-auteur plutôt qu’objet-récepteur. Ce qui implique, pour les enseignants, d’être capables de se retenir. C’est aussi être capable d’accepter le bruit quand c’est du « bon bruit ».

Les intervenants soulignent une fois de plus l’importance de communiquer ce qu’on a produit (une préoccupation pas très fréquente de l’école…).

3. Proposer un étayage

C’est prendre le temps de s’asseoir à côté de l’élève pour donner un coup de main. C’est soutenir les débuts fragiles et empêcher que les enfants s’effondrent par manque de confiance dans leurs capacités à réussir ce qu’ils entreprennent.

Les élèves sont des « radars » qui  savent très bien détecter si l’enseignant a un projet pour eux ou s’il n’a pas de valeur pour nous. C’est pour cela que l’enseignant doit accepter de se dévoiler un peu.

4. Gérer le temps, les consignes et les références

Il convient de distinguer les consignes en fonction du but visé :

  • celles qui favorisent la problématisation, par ex. à invitant l’élève à collecter les questions que son entourage se pose sur le sujet de son chef d’œuvre ; une partie de la présentation sera alors consacrée à répondre à ces questions ;
  • celles qui permettent de gérer les incertitudes. Ex : inviter les élèves à traquer les informations contradictoires en recourant à des sources variées ;
  • celles qui favorisent la socialisation et la communication ;
  • les consignes de formalisation pour garder la trace de toutes les démarches entreprises par l’élève ;
  • celles pour augmenter et respecter l’autonomie et quitter l’immédiateté : c’est le rôle du « road book » avec les consignes, des moments de débriefing individuel ; c’est aussi la possibilité de travailler hors de la classe ;
  • celles qui favorisent l’ancrage culturel, par ex. avec l’histoire des mathématiques, le recours à la poésie… la bibliographie, la ligne du temps…

5. Instaurer la stabilité et sécurité

On n’apprend que si on fait des erreurs. Mais pour cela, il faut que le climat de stabilité et de sécurité permette d’accueillir les erreurs, d’en comprendre la genèse et de les rectifier au plus vite. Par ailleurs, s’il importe de s’interdire tout jugement ; il est judicieux d’user de la critique et des encouragements à bon escient.

6. Parler de ce qu’on apprend

L’élève a besoin de savoir ce qu’on attend de lui. Expliciter une consigne est quelque chose de très difficile : il est recommandé de s’efforcer de l’écrire en 7 mots.

Ȧ l’inverse, en fin de séquence,, on peut demander aux élèves : « Qu’est-ce que j’ai voulu vous faire apprendre avec ce qu’on vient de faire ? »

7. Organiser les interactions

Ce qui ne se fait pas n’importe comment…

Mais le temps a manqué pour en dire plus.

En route vers la pédagogie du chef d’œuvre ?

Pour Léonard Guillaume et Jean-François Manil, 4 verbes permettent de regrouper ces facilitateurs dans le cadre de la pédagogie du chef d’œuvre :

  • RENCONTRER
  • EMANCIPER
  • S’HUMANISER
  • SE CONSTRUIRE

En espérant que tout cela procure un peu de bonheur pédagogique… et qu’on vienne à l’école en sifflotant… les enseignants aussi bien que les élèves.

Et l’intervention proprement dire se termine par un témoignage d’élève :

« Le chef d’œuvre, c’était le meilleur que qu’il y avait à Saint-Gérard… Un peu comme un grand exposé… Par exemple, on prend un thème qu’on aime bien : moi, j’avais pris le secourisme et pendant un an, on travaillait chaque semaine, genre une heure ou quoi et… on allait voir sur Internet… Il fallait voir, il fallait téléphoner à des gens pour avoir des renseignements, on allait voir des expositions et tout… Là, c’est vraiment le moment où j’ai le plus appris. Er je me suis dis : je vais enfin montrer… je peux au moins montrer ce que je vaux dans quelque chose qui nous plaît et non dans des points… »

C’est quand même l’un des deux enseignants qui a le mot de la fin : « Les élèves ont une représentation de leur présence à l’école, ils ont de l’énergie à développer, à dépenser pour se développer. Mails il faut les écouter… Et puis après, tout organiser. Beaucoup d’anciens élèves ont pu témoigner – alors qu’ils avaient eu un parcours scolaire préalable cabossé – ont pu nous dire que ce qui les avait le plus blessé, c’était d’avoir le sentiment de n’avoir jamais été écoutés. Et dans la pédagogie du chef d’œuvre, non seulement on les écoute, mais on leur demande de parler ».

Il arrive même que certains élèves prennent la parole sans qu’on la leur ait donnée. C’est ce qui s’est passé lors d’une fête de fin d’année de l’école, lorsqu’un élève qui avait réalisé un chef d’œuvre sur le football, constamment aiguillonné par l’enseignant, est monté sur la scène, a pris le micro pour dire devant tout le monde : « Avant, j’étais transparent ; ici, je suis devenu quelqu’un !».

Les échanges avec le public qui ont suivi ont permis de préciser certains aspects :

  • la pédagogie du chef d’œuvre, ce n’est pas faire un exposé, ce n’est pas mettre en projet. Elle répond à un besoin de considération ; la pédagogie du projet répond au besoin d’investissement. Donc la pédagogie du projet est fondamentalement liée au professeur, et les enfants ont besoin de savoir qu’ils sont investis par un prof, sinon ils n’apprennent pas. Le besoin de considération est totalement individuel ;
  • la pédagogie du chef d’œuvre n’est pas au service de l’évaluation formelle et institutionnelle des élèves ; elle est au service de l’émancipation. On la met en place pout faire grandir ;
  • la pédagogie du chef d’œuvre a vocation à mettre les élèves dans des situations qui interpellent leur intelligence ;
  • la pédagogie du chef d’œuvre ne peut pas être imposée par l’institution ; la seule façon d’éprouver sa pertinence est de la mettre en place et de voir les effets qu’elle a sur les élèves… et sur vous ;
  • la pédagogie du chef d’œuvre répond à un besoin fondamental de l’humain, celui de considération ; elle doit permettre de se rendre le monde à nouveau désirable (ou simplement de le garder désirable) ;
  • la pédagogie du chef d’œuvre n’est pas limitée à la réalisation de celui-ci : à travers les 65 consignes répertoriées par les deux enseignants, elle est présente dans toutes les activités d’apprentissage ;
  • l’émergence du sujet doit être intimement liée à une zone sécuritaire qui donne confiance à l’élève dans sa capacité à transmettre quelque chose d’intéressant aux autres. Un canevas avec des documents et des consignes peut aider les élèves les plus timorés à se lancer ;
  • les jeunes enfants ne font pas de chef d œuvre ; mais ils sont engagés dans la pédagogie du chef d’œuvre dans la mesure où ils viennent présenter très tôt devant les autres, y compris des plus âgés.
  • pour les intervenants, dans les lycées professionnels et techniques, il y a tout le bagage culturel pour engager la pédagogie du chef d’œuvre avec les jeunes gens et les rendre tenaces et heureux d’apprendre. C’est peut-être le plus bel endroit pour la développer. Et c’est aux enseignants d’en décider…

Jean-Pierre Bourreau (membre du Comité d'animation de la MPM)

Octobre 2019

 Pour en savoir plus :

Léonard Guillaume et Jean-François Manil, Instituteurs, Docteurs en Sciences de l'éducation.

 Pedagogie du chef d'oeuvre (2)pedago chef oeuvre 3

 

Repères bibliographiques

  • Léonard Guillaume, Jean-François Manil, Charles Pepinster, Du chef d’œuvre pédagogique à la pédagogie du chef d’œuvre, Introniser en humanité, Lyon : Chronique Sociale, 2018
  • Léonard Guillaume, Jean-François Manil Sept facilitateurs à l’apprentissage. Vivre du bonheur pédagogique. Lyon : Chronique sociale, 2016
  • Léonard Guillaume, Jean-François Mani, Le stage d’insertion socio-professionnelle des enseignants débutants du Grand Duché du Luxembourg. Contours d’une identité en construction. Paris : L’Harmatan, 2018.
  • Léonard Guillaume, Jean-François Manil, Penser la société à travers l’école. Lyon : Chronique sociale, 2011
  • Léonard Guillaume, Jean-François Manil, Agir dans l’école pour une autre société. Lyon : Chronique sociale, 2011

Site internet : lamaisondesenfants.be

Pour écouter l'intervention : Lien vers l'enregistrement de l'intervention

Pour prendre connaissance des réflexions effectuées en atelier le mercredi matin : Lien vers la trace de l'atelier

 

pedago chef oeuvre 1   pedago chef oeuvre 2

Pedagogie du chef d'oeuvre (1)